Ce qui devait être une agréable sortie aux glissades d’eau, il y a une quinzaine d’années, a mal tourné pour Laurent D. La douleur l’a forcé à cesser ses activités et, pour la soulager, différentes doses et formes de morphine lui ont été prescrites. « C’était invivable », témoigne l’homme, aujourd’hui à la fin de la quarantaine.
Les effets secondaires ont à leur tour mené à d’autres prescriptions. Au plus fort de cet épisode de polypharmacie, Laurent prenait jusqu’à 16 médicaments quotidiennement, après en avoir essayé plus de 80. Cette médication a notamment endommagé sa dentition et lui aurait causé d’autres problèmes de santé, affirme-t-il.
Un jour, je me suis demandé : est-ce viable de vivre comme ça pour encore 30 ou 50 ans ? À un certain point, je préférais vivre avec certaines douleurs que de faire subir les conséquences de certains médicaments à mon corps pendant des décennies.
– Laurent D.
Laurent a donc entrepris de dresser la liste de ses médicaments, puis a communiqué avec son pharmacien pour établir un plan de match.
Car déprescrire ne signifie pas simplement de cesser de prendre un médicament : il s’agit d’un processus planifié et supervisé par un professionnel de la santé qui vise à réduire la dose d’un médicament ou à l’arrêter lorsqu’il n’est plus nécessaire, ou lorsque ses risques outrepassent ses bénéfices, souligne le Réseau canadien pour l’usage approprié des médicaments et la déprescription (ReCAD).
Pour Laurent, ce processus s’est échelonné sur plusieurs mois, voire quelques années. En plus de cesser de prendre certains médicaments, il a mis une foule de stratégies en place et de traitements non médicamenteux pour soulager sa douleur. Aujourd’hui, il ne prend que quatre médicaments différents quotidiennement et va beaucoup mieux.
La polypharmacie
La polypharmacie est particulièrement répandue chez les personnes âgées. Selon Camille Gagnon, directrice adjointe au ReCAD, en 2024, environ les trois quarts des Québécois de 65 ans et plus avaient au moins cinq classes de médicaments à leur dossier, et 38 % en consommaient plus de dix.

Prendre plusieurs médicaments n’est pas nécessairement inapproprié, mais plus leur nombre augmente, plus la réévaluation de leur pertinence et de leurs interactions devient essentielle.
« Même si un médicament est prescrit pour traiter une condition chronique, il est possible que le dosage soit amené à changer. Il faut donc réévaluer le cas régulièrement », plaide Camille Gagnon.
Le patient, partenaire de la démarche
Laurent considère que son pharmacien a été son meilleur allié lors de sa démarche. « Ensemble, on a réussi à trouver la bonne recette et la bonne méthode pour que ça fonctionne », témoigne-t-il. Il estime toutefois que le patient doit lui aussi remettre en question périodiquement la nécessité de ses médicaments.
« La responsabilisation du patient est une clé de réussite, soutient Caroline Sirois, professeure titulaire à la Faculté de pharmacie de l’Université Laval et chercheuse associée à l’Institut national de santé publique du Québec. Il y aura un véritable changement de culture quand les patients vont demander qu’on regarde les médicaments qu’ils consomment. »
Le pharmacien a pour sa part un rôle de premier plan dans le processus, estime Camille Gagnon. « Dès le moment où on sert une nouvelle ordonnance, il y a lieu de déterminer la durée de celle-ci et d’envisager une déprescription future avec le patient. »

Faire de la déprescription un réflexe
Lancé en 2017, le programme PEPS (Projet d’évaluation de la personnalisation des soins) visait à optimiser l’utilisation des médicaments en CHSLD. Dans une première phase menée auprès de 220 résidents de 24 établissements, 85 % des participants ont diminué leur nombre de médicaments. Étendue ensuite à 129 CHSLD, la démarche a permis à 47 % des résidents de cesser au moins un médicament et à 30 % d’en réduire la dose.
Le ReCAD propose également une foule de ressources à l’intention des professionnels de la santé et des patients, accessibles sur le site ReseauDeprescription.ca. Ces ressources visent à favoriser des discussions éclairées sur les médicaments afin de réévaluer, ensemble, si chacun d’entre eux est toujours nécessaire.
La déprescription ne profite pas qu’aux patients : elle bénéficie au système de santé dans son ensemble, indique Camille Gagnon. Certains médicaments peu coûteux peuvent entraîner des dépenses importantes lorsque leurs effets indésirables mènent à d’autres prescriptions, à des hospitalisations ou à une perte d’autonomie.
Selon la professeure Sirois, « le système n’est pas fait pour intégrer de manière spontanée la déprescription ».
« On traite un petit bobo à la fois et on dresse rarement un portrait global de l’état de santé du patient, déplore-t-elle. Mais ce n’est pas parce que tout va bien qu’on ne devrait pas faire des changements. Parfois, c’est justement parce que tout va bien qu’on devrait penser à déprescrire. »